Deux blocages contre l’ICE, organisés par des syndicats et des groupes étudiants du Minnesota, ont secoué les États-Unis en janvier. Ces manifestations ont été déclenchées par les meurtres de Renée Good et d’Alex Pretti, respectivement observatrice juridique et infirmier, tué·e·s par des agents fédéraux de l’ICE lors de l’opération Metro Surge au Minnesota. Six personnes ont été tuées par l’ICE depuis le début de l’année.
Spring s’est entretenu avec deux organisateur·rice·s impliqué·e·s dans ces blocages, Aminah Sheikh et Dan Troccoli, pour discuter de l’ICE, du climat politique au Minnesota et de la possibilité d’une grève générale.
Aminah Sheikh est membre élue du comité de direction des Socialistes Démocrates d’Amérique (DSA) des Twin Cities. Son expérience comme syndicaliste à l’Université York et sa lutte pour l’égalité salariale des travailleur·euse·s temporaires l’ont menée vers le socialisme. Son expérience en tant que musulmane l’a également amenée à croire en des systèmes de santé et d’éducation socialisés. Elle soutienne les DSA parce qu’il s’agit de la plus grande organisation socialiste aux États-Unis, en constante croissance et toujours en train de se mobiliser. Au sein des DSA, Sheikh participe au National Afro Socialists and Socialists of Color Caucus ainsi qu’au Comité international.
Dan Troccoli est coprésident de la section syndicale des DSA des Twin Cities, ainsi que délégué syndical et responsable de la section locale 59 de la Fédération des enseignants de Minneapolis. Il était également délégué des DSA des Twin Cities au comité organisateur du 23 janvier.
Nous savons que les groupes qui ont participé à l’organisation des grèves sont trop nombreux pour tous les citer, mais selon vous, qui a joué le rôle le plus important ?
Aminah Sheikh : Les syndicats eux-mêmes, comme la section locale 26 de la SEIU, Unite Here 17, Amalgamated Transit Union 1005, la Fédération des enseignants de Minneapolis, la Fédération des enseignants de Saint Paul et Trader Joe’s United, ont joué des rôles dominants. Nous avons aussi constaté l’impact significatif de la Fédération du travail du Minnesota. C’est pourquoi le blocage du 23 janvier a été un tel succès. Près de 100 000 personnes ont participé à diverses actions directes, notamment la manifestation, qui s’est déroulée pendant les heures de travail. Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance du fait que cela s’est produit pendant les heures de travail. De nombreux travailleurs non syndiqués ont informé leurs responsables qu’ils ne se présenteraient pas au travail.
Pouvez-vous nous parler des aspects spontanés et populaires qui ont été au cœur de la réaction aux meurtres de Renée Good et Alex Pretti?
AS : Je dirais que c’était pas spontané. C’était un culmination déclenché par la pandémie, du meurtre de George Floyd, de l’aliénation extrême et de la surveillance de l’État. Donc, les événements qui se déroulent ici ne sont pas spontanés, mais ont en réalité ouvert la voie à des luttes. La lutte des classes fait partie intégrante des luttes actuelles. Le lieu de travail restera toujours central, car le travail n’a pas disparu. Ainsi, tandis que l’État continue de terroriser la population par le biais de l’ICE et du DHS, il utilise délibérément les lieux de travail et les espaces publics pour exercer cette terreur. C’est ainsi que la bourgeoisie rappelle aux gens qu’ils ne possèdent rien et qu’ils sont la propriété des bourgeois.
Certains militants noirs ont même comparé les patrouilles de l’ICE à des patrouilles d’esclaves. Les peuples Noirs et les Amérindiens qui vivent ici comprennent parfaitement ce qui se passe, et leur lutte est liée à toute la résistance qui se manifeste ici. Les Amérindiens vivent dans les grandes villes, et Minneapolis abrite la plus grande communauté amérindienne urbaine en Amérique. C’est ici qu’est né le Mouvement des Indiens d’Amérique qui, comme le mouvement Black Power, a combattu le gouvernement américain en offrant des programmes alimentaires, d’éducation, de travaux communautaires et, bien sûr, de revendications pour la restitution des terres, des réparations, et plus encore. Ces mouvements étaient anticapitalistes, et ces communautés incarnent l’antithèse de la vulgarité du capitalisme. C’est pourquoi je crois que rien de tout ça n’est spontané, ni la réaction au terreur, ni le recours à la terreur par l’administration Trump.
Il s’agit d’un test – un test structurel, comme l’appellent les organisateurs – pour évaluer la situation des travailleurs. Je pense donc qu’il faut aller au-delà de la simple distinction entre « non syndiqué » et « syndiqué », car la réalité sur le terrain pour des millions de travailleurs est sombre en Amérique. Les mécanismes de protection des droits des travailleurs non syndiqués, qui constituent la majorité de la main-d’œuvre américaine, sont très rares. L’Amérique est une dictature de PDGs, de milliardaires et d’oligarques. Ce moment historique nous amène donc à dépasser des systèmes qui, tout simplement, ne fonctionnent pas pour la majorité des habitants de ce pays. De plus, les meurtres de Renée Good et, après la grève, d’Alex Pretti prouvent qu’il n’y a pas de règles pour les riches.
Quelle a été la réaction des gens face aux déclarations des responsables gouvernementaux affirmant que Renée Good et Alex Pretti représentaient une menace pour les agents de l’ICE ? Tous les personnages suivants ont fait cette affirmation d’une manière ou d’une autre : Stephen Miller, Kash Patel, Kristi Noem, Pam Bondi, Bill Essayli et Randy Fine.
Dan Troccoli : De la colère et de l’indignation, bien sûr. Même les personnes qui n’ont pas participé à la réponse rapide sont furieuses. Ce sentiment est palpable ici et dans tout le pays.
Quel était le sentiment général du public du Minnesota après la marche du 23 janvier ?
DT : Une grande joie et une nouvelle prise de conscience de notre force et de notre pouvoir, suivies d’un mélange de choc et d’horreur après le meurtre d’Alex Pretti, mais aussi d’une grande détermination. Il est rare que des gens ordinaires soient témoins d’une telle brutalité, comme les meurtres de Renée et d’Alex, et qu’ils continuent non seulement à se battre, mais aussi qu’ils s’engagent davantage, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.
Il semble que Trump soit désormais prêt à apaiser la situation, qualifiant les deux meurtres de « terribles » (tout en affirmant que Pretti était armé). Selon vous, quel rôle la grève a-t-il joué dans le changement de position du gouvernement, et ira-t-il au-delà de simples paroles en l’air ?
DT : La grève du 23 janvier a joué un rôle déterminant dans le changement de discours. Bien sûr, le meurtre d’Alex Pretti y a également contribué, mais sans l’action menée la veille, le moral aurait probablement été plus bas. Au contraire, les habitants du Minnesota sont désormais encore plus déterminés à lutter pour la justice.
Dans une interview accordée à Socialist Worker, vous (Aminah Sheikh) avez mentionné que le DSA tente d’organiser une grève générale. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces efforts ?
AS : Nous devons être prêts à défier la loi. Les grèves telles que la récente vague de grèves des enseignants aux États-Unis avant la pandémie et les grèves dans le monde entier ont été jugées illégales et menacées par l’État corporatiste. Nous ne pouvons donc pas laisser la logique du syndicalisme d’entreprise guider notre imagination quant à ce à quoi ressemble une grève générale.
Cependant, faut-il beaucoup de travail pour y parvenir ? Absolument. J’ai considéré le 23 janvier comme un test structurel, pour voir où en est la classe ouvrière. À quoi est-elle prête ? Comprend-elle ce qu’est une grève générale ? Je dirais que oui, mais elle a besoin d’être guidée dans cette voie, et elle peut l’être si les membres de base des grands syndicats prennent les devants. C’est là que le 23 janvier a bénéficié du leadership des syndicats locaux, mais ceux-ci ont délibéré et ont choisi de dire à leurs membres de participer en utilisant leurs propres jours de congé, ou de fermer les écoles et les entreprises. C’est formidable, nous voulons qu’ils soient de notre côté, et si nous pouvons les amener à fermer, c’est formidable.
Il est évident que cela ne se passera pas de la même manière partout. Nous avons récemment vu des grèves à grande échelle en Italie et en Inde pendant la pandémie. Nous avons également vu de nombreuses grèves d’enseignants et d’infirmières à New York. La grève est donc une arme, une tactique, et nous devons l’utiliser davantage. Il y aura toujours des opposants, des personnes influentes au sein des institutions qui nous diront que ce n’est pas possible. Nous savons que lorsque des grèves ont eu lieu, il y a toujours eu des personnes travaillant pour le camp adverse qui ont cherché à calmer nos mouvements, à les coopter et à purger les radicaux. Nous devons rejeter ces politiques, nous avons besoin de clarté.
Nous espérons que la DSA pourra redonner l’énergie nécessaire pour une autre journée (ou plusieurs jours) de grève. Nous organisons un événement le 23 janvier pour faire le point. Nous avons également une section syndicale au sein du DSA qui s’engage à organiser les travailleurs de base et les travailleurs non syndiqués afin de promouvoir des actions plus directes sur le lieu de travail et de planifier une autre grève générale. Notre section est à l’avant-garde et, depuis lors, de nombreuses autres sections sont venues s’inspirer de notre combat. En interne, il y a beaucoup de débats autour des différentes tactiques, et je dirais que nous sommes attachés à la diversité.
Mais nous ne pouvons pas nous contenter de mener une campagne d’entreprise et des mobilisations pour mettre fin à la tyrannie. Même si l’ICE prétend partir, nous savons qu’elle n’est pas partie et que la terreur ne prendra pas fin. La situation empire, elle ne s’améliore pas. Nous ne pouvons donc pas nous contenter de demander des réformes modestes. C’est ce que nous avons fait pendant la pandémie, lorsque le gouvernement a trouvé « notre argent » dans les fonds d’assurance-emploi, etc. et a donné aux gens des fonds pour manger et vivre. Nous avons vu qu’ils ont promulgué des lois temporaires contre les expulsions pour non-paiement de loyer, mais rien n’a été maintenu, et la situation s’est en fait aggravée par la suite. Les gens travaillent sans arrêt, le coût de la vie n’a jamais baissé, personne n’a réellement augmenté les salaires. Les jeunes travailleurs ne possèdent rien, vivent endettés, dans la précarité, passant d’un emploi à l’autre dans le secteur des services, et le Conseil national des relations du travail est en réalité un organisme faible, doté de très peu de pouvoirs d’exécution. Ainsi, pour obtenir des gains et changer la structure, nous devons recourir à la tactique de la grève, une grève générale comme celles que nous avons connues par le passé.
Nous avons vu pendant le mouvement des droits civiques que les grèves faisaient partie des tactiques utilisées : l’organisation des gens ordinaires faisait partie du travail. Pour que les gens puissent réellement prendre le contrôle et apporter de réels changements, ils doivent aller au-delà des manifestations du week-end, des campagnes sur les réseaux sociaux, de la culture des influenceurs et des boycotts d’entreprises non durables. Nous avons besoin que les travailleurs cessent le travail pour mettre réellement fin au statu quo. Les gens ordinaires doivent être au centre de leur propre liberté : ils doivent prendre des risques, s’impliquer, mener la lutte des classes. Nous ne pouvons plus renoncer à l’option de la grève ; la grève doit être un objectif vers lequel nous tendons.
DT : Nous nous concentrons sur la mise en place d’une assemblée de travailleurs composée de membres de syndicats, de groupes d’intervention rapide de quartier et de militants le 15 février afin de discuter des prochaines étapes et d’une autre grève massive potentielle le vendredi 27. Les habitants des Twin Cities ont démontré une formidable capacité à se mobiliser jour après jour pour harceler l’ICE et maintenir la pression. Je ne doute pas que nous puissions les survivre, mais une question subsiste : où allons-nous à partir de là ? Combien d’abus et d’actes illégaux du président pouvons-nous encore supporter ? Alors que nous assistons à son ascension vers la démagogie fasciste, nous devons nous demander quel est le bon moment pour nous lever. Si nous ne franchissons pas le pas maintenant, nous ne pourrons peut-être plus le faire à l’avenir.
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